La petite reine

19 06 2007

Que les amateurs de bicyclettes le sachent, en Chine la petite reine n’est pas un luxe. Oui, sans doute, faire un article sur l’omniprésence des vélos n’a rien d’original dans un blog sur la Chine. Mais voilà, il y a des jours où – on a beau avoir l’habitude – on est encore surprit, car c’est quand même parfois impressionnant…

Est-ce vraiment le nombre des vélos? Non, pas vraiment. Ça, j’ai vraiment pris l’habitude. Leur aspect généralement disloqué et le fait qu’ils roulent toujours dans n’importe quel sens? Oui, certainement déjà plus. Pour le coup effectivement, on ne risque pas de les oublier, tant on s’inquiète à tout instant d’une éventuelle collision. Je me suis fait assez mal en tombant pour éviter quelqu’un qui traversait sans regarder il y a trois semaines, et depuis mon attention n’en est que redoublée… Ajoutez à cela mon amour depuis l’enfance pour « la plus belle invention de l’Homme », comme l’appelle joliment mon grand-père, et le fait que mon vélo est assez neuf, et vous comprendrez que je vais beaucoup plus vite que la plupart des autres bicyclettes ici, et que rouler à Pékin requiert donc de ma part beaucoup plus de concentration.

Les vélos de la Chine sont l’objet de toutes sortes de fantasmes en Occident. Des fantasmes écolo surtout, auprès de défenseurs iraisonnés de la Chine que l’on croise parfois sur divers blogs et qui voudraient nous faire croire que la Chine a une volonté écologiste évidente. Si si, pour s’en convaincre, regardez le nombre de vélos (et éventuellement de vélos électriques), nous disent-ils. Les gens qui écrivent cela n’ont pas dû beaucoup parler avec tous ces écolos qui s’ignorent, et qui pour nombre d’entre eux rêveraient de s’asseoir au volant d’une voiture et de prendre leur place au coeur des embouteillages… Ils le feront d’ailleurs dès qu’un banquier irresponsable leurs accordera un emprunt pour ce faire. C’est déjà le cas de quelques unes de mes fréquentations de l’année passée, qui sont passé successivement depuis juillet dernier du vélo au vélo électrique, et du vélo électrique à la voiture (mais sans changer de salaire ni de travail). Les choses vont vite en Chine.

Mais qu’ont donc de particulier les bicyclettes de Chine et leurs conducteurs, qui ait bien pu me motiver à écrire cet article aujourd’hui? Certes, l’usage du vélo ici est bien éloigné de celui de la France contemporaine, où le vélo est souvent devenu plus un objet de loisir, voire de luxe selon le montant qu’on y investit, ou encore un mode d’expression d’un choix de vie militant (non polluant et non consumériste), qu’un simple et banal mode de transport. Prendre le vélo en France, c’est choisir de faire de l’exercice, et pour un moment au moins de renoncer au confort des voitures pour avoir (enfin) un mode de déplacement sain. Prendre le vélo en Chine, c’est avoir déjà la chance de bénéficier d’un mode de transport alternatif au fait de simplement marcher – en attendant mieux. Ça n’est pourtant pas cela qui m’amène à cet article. Pas plus que les impressionantes remorques et cargaisons de marchandises ou de matériaux que se trainent certaines de ces « bicyclettes » (qui d’ailleurs n’en sont souvent plus puisqu’elles gagnent alors souvent une ou 2 roues de plus). Ça n’est pas enfin, le fait que les vélos normaux soient ici un mode de transport en commun pour les couples d’amoureux, dont les garçons portent à l’arrière sur le porte bagage leur amoureuse assise, qui saute du vélo dès qu’ils arrivent dans une montée un peu pénible…

Ce qui m’amène à cet article n’est en fait qu’une petite observation, que j’avais déjà faite auparavant d’ailleurs, mais plutôt d’un oeil distrait, sans m’en aperçevoir. C’est ainsi que sans savoir vraiment pourquoi, depuis quelques mois, il m’est arrivé plusieurs fois d’essayer de descendre ou de monter mon vélo comme on descendait et montait autrefois un Grand Bi. (Pour ceux qui ne connaitraient pas cet ancêtre du vélo moderne, cliquez ici pour vous faire une idée.) Comme vous pourrez le voir sur l’image du lien, le Grand Bi comportait une grande et une petite roue, avec des échelons sur le cadre pour passer de l’une à l’autre et aller s’installer sur le siège au dessus de la grande roue et commencer à pédaler. Pour se lancer, il fallait donc courir un mètre ou deux à coté de son vélo, grimper en vitesse les marches pendant qu’il avançait et était stable, et se mettre rapidement à rattraper et tourner les pédales – qui étaient fixées au moyeu – avant que le tout ne tombe (et soi-même avec). Pour descendre et s’arrêter, scénario inversé, il fallait sortir ses pieds des pédales, les reposer successivement sur les 3 marchepieds, et sauter sans lâcher le vélo… J’avais eu l’occasion de faire du Grand Bi au cours de diverses semaines fédérales de cyclotourisme où j’avais été avec mes grands-parents quand j’avais une dizaine d’année, et la machine marchait bien et était assez amusante, même si pas vraiment stable et un peu dangereuse dès qu’il fallait ralentir ou que le terrain n’était plus plat.

Donc, un certain nombre de pékinois (je ne vais pas m’amuser à dire que « les chinois » font comme ça, je n’en sais rien, je n’ai pas été vérifié ailleurs en Chine.) Je ne peux pas dire non plus que tous les pékinois font ainsi, cela me parait également faux, ni même que ceux qui le font le font tout le temps, je n’en sais rien… Mais en tout cas, on peut ici occasionnellement observer des gens qui s’élancent en poussant leur vélo, ou qui en descendent en sautant, ce qui vous l’admettrez – n’est pas très commun chez nous. En tout cas, moi (mais il ne me viendrait pas non plus à l’idée de prétendre représenter à moi seul les pratiques des cyclistes en France…), je ne le fais jamais. Moi bêtement, je ne donne pas d’élan à mon vélo. Je grimpe dessus et j’appuie sur les pédales (Que ceux qui faisaient jusqu’alors comme moi se dénoncent!) Et je ne suis d’ailleurs pas arrivé du premier coup à cette acrobatie étrange qui consiste à monter ou à descendre du vélo alors qu’il est déjà en marche.

En fait, l’exercice n’est pas si difficile, c’est juste une « technique de corps » pour reprendre l’expression de Marcel Mauss. Pas de quoi en faire un foin, ni de prétendre avoir découvert une technique de corps chinoise, je n’ai jamais vu l’intérêt de faire un catalogue des pratiques humaines. Cela m’a juste paru intéressant sur la façon dont cela montre – comme souvent dans ce genre d’exemple – la façon dont des habitudes ancrées depuis l’enfance et parfaitement intégrées nous paraissent absolument naturelles, et combien les « habitudes » (tout autant « naturalisées ») des autres en arrivent ainsi à nous paraitre tout à fait étranges…


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8 réponses à “La petite reine”

  1. 22 06 2007
    David (16:58:08) :

    Ah enfin un long article (le lendemain du jour ou moi même j’en fais un, les grand esprits…) ça fait plaisir.

    Deux remarques une personnelle et une en tant que sociologue de la culture de masse. Tout d’abord cette culture vélo, me rapelle la Hollande, pays pourtant très différent de la Chine et comme tu le dit, l’usage du vélo fait la-ba est plus d’ordre idéologique; lié au coté écolo du pays. Pourtant je me rapelle avoir été impressioné et même presque opréssé par la masse de vélo garés à chaque coin de rue et qui nous dépassaient pauvres piétons sans prevenir. A la fin du séjour j’en devenais parano du vélo me retournant contamment en marchant dans la rue de peur qu’un cycliste préssé me rentre dedans et regrettant presque le bon vieux temps des voitures vrombissantes (presque hein, parce que qui dit vrombissement dit fumée qui fait tousser). Il serait je pense intéréssant de comparer les usages du vélo dans des pays aussi différents que chine et pays-bas.

    Il faudrait par exemple essayer de savoir si comme en chine les hollandais s’amusent avec la même pratique que tu décris si bien (en nous faisant un petit cours d’histoire du vélocypède! Diantre que de bonheur!). Justement par rapport a cet usage le sociologue des pratiques de masse qui sommeille en moi ne peut s’empecher de penser à la distinction. En effet comme tu le sais dès qu’une pratique se massifie, devient très populaire, chacun se doit pour construire sa propre identité, pour se distinguer du voisin de se l’approprier à sa manière. Evidemment comme on est rarement seul a avoir une idée d’autres font de même et c’est ce que l’on apelle les modes qui vivent et s’éteigne selon une courbe de gauss pour les connaisseurs en stats. ALors cette manière de joeur avec la pratique cycliste n’est-elle pas quelque part une manière de faire du vélo pas comme son voisin? Y’a t-il des variantes? Est-ce récent?

    Je ne dis pas que ma reflexion est la réponse abolue à ce que tu dis, au contraire, je m’en remets a toi, penses-tu qu’il y a de ça?

  2. 25 06 2007
    Gen (04:59:57) :

    Quel bel article ! Je ne parle pas du coté sociologie ou athropo ou tout ces trucs qui ne me parlent pas vraiment. J’ai relevé une certaine mélancolie ou nostalgie dans tes propos, nottament lorsque tu parles de ton enfance. Je ne pense pas que cela soit de la tristesse, mais je constate simplement que tu as gardé de beaux souvenirs de cette période insouciante. Et puis ce texte m’a touché aussi parce que je viens de me remettre au vélo. J’en avais envie depuis un moment et puis j’ai été obligé de remonter sur ma selle puisque mon véhicule habituel m’a fait défaut. Me voila donc Pékinois au moins pour la descente, puisqu’il m’arrive parfois de sauter de mon deux roues avant qu’il ne s’arrête !

  3. 25 06 2007
    Jb (07:46:37) :

    Salut à tous les deux et merci pour le comment’ :) Désolé auprès de tout le monde de ne pas écrire plus souvent d’article dans ce genre (ainsi que de mettre une plombe à répondre aux commentaires…). Ce n’est pas l’envie ni les projets qui manquent, mais bien le temps après lequel il a été écrit que je ne ferai toujours que courir…

    @David, Effectivement, il serait fort intéressant de comparer les usages du vélo en Chine et aux Pays-Bas. Je crois ne pas prendre trop de risque en disant que les motivations à monter sur un vélocipède n’y sont pas vraiment les mêmes…
    Pour ce qui est de la valeur distinctive de cette pratique, je dois avouer que je ne m’étais même pas poser la question (diantre, que ma licence de sociologie est loin! ;) ). Ca n’est peut-être pas complètement à mettre de coté mais alors… en l’inversant! En effet, il m’a plutôt semblé que c’était des personnes plus âgées qui faisaient du vélo de cette façon, et sur de mauvais vélos. Alors qu’ici, comme chez nous d’ailleurs, pour se démarquer, il vaudrait mieux monter bien tranquillement sur un beau vélo dernier cri, toiser la route d’un regard blasé et propriétaire, et doubler avec un air mi-courroucé mi-moqueur tous ces pauvres ères qui se déplacent et tournent n’importe comment sur leurs vieux cadres rouillés… (Je vous rassure, je n’ai pour ma part ni air courroucé ni air moqueur, j’ai juste peur qu’ils tournent au dernier moment dans ma roue quand je les double!)

    @ Gwen, Content que ça t’ai plus. :-) Cela me fait plaisir que tu remontes sur un vélo. Les pannes de bagnole sont effectivement une bonne occasion de reprendre ce genre de chose. Avant de partir pour la première fois en Chine il y a 3 ans, j’avais abandonné ma bagnole pour faire des économies d’assurance pour pouvoir partir, et ça m’avait fait un bien fou aussi… On aura peut-être le temps de faire du vélo ensemble la première semaine d’août, qui sait?
    Non, pour ma part, aucune mélancolie dans mes propos. Mais assurément ce sont d’excellents souvenirs. Si je devais avoir un regret sur ma période de vie actuelle – pour laquelle par ailleurs je m’éclate vraiment! -, c’est l’absence totale de temps pour satisfaire des passions autres qu’intellectuelles. Ces derniers temps, j’avais envie de me mettre au parapenthe. Ca ou autre chose, il faudra bien que j’arrive à trouver du temps pour faire autre chose que des études, non? Si je ne le fais pas à 20 ans, quand le ferais-je…?

  4. 28 06 2007
    tshirtman (18:23:57) :

    Article oh combien interressant (pas original dans le theme certes mais interressant), cela dit c’est quand même fort de passer plus de temps a parler de ce dont on ne vas pas parler, qu’a parler de son sujet ;) .

    Il me parait clair sinon que cette pratique découle directement de la possession de vétustes vélocipèdes, en effet, tu doit mal te souvenir de (as tu jamais connus cela?) la difficulté a démarrer un vélo dont on suppose la chaine mal graissé voir rouillé, le dérailleur en mauvais état et une roue sans doutes un peu voilé? Se donner un peu d’élan, c’est de la pure flémardise (ce n’est pas toujours un défaut ;) ). Tu me contesteras sans doutes l’explications pour l’arret de même nature? J’y vois deux raisons, d’abords qu’elle s’enchaine assez naturellement a la première, (on doit y prendre gout) et ensuite les freins ne sont ils pas toujours en meilleur état?

    Voila qui vas sans doutes t’inquiéter un peu plus dans tes déplacement (s’il est possible, lol) mais qui me parait une explication sensé… après que ça devienne la mode, pourquoi pas? mais je laisse ça aux sociologues ;) .

    @+

  5. 29 06 2007
    Jb (10:02:45) :

    BRAVO !!! BRAVO !!!!
    J’applaudis de toutes les mains disponibles autour de moi!!! (Bon, l’appart’ est vide, ça fait que 2 mais c’est déjà pas mal!) Voilà donc pourquoi ce sont des personnes âgées sur des vieux vélos qui font ça!!! (Enfin, à part moi qui le fait maintenant aussi à l’occasion par pure imitation, et Gwen qui fait la même chose en Ardèche mais lui on a pas encore compris pourquoi… (Les scientifiques cherchent toujours…)) Promis, je vais m’empresser de vérifier cette explication bientôt en examinant les chaines et freins de tous ceux qui font des sauts bizarres avec leurs vélos…. :D
    A+! :)

  6. 29 06 2007
    tshirtman (11:48:23) :

    Merci, merci, je sais, B°)

    Pour gwen c’est sans doutes plus compliqué ^^ en ardèche le sol est rarement plat, mais 1/en descente ça sert a rien, 2/en monté ça doit pas servir beaucoup plus… quand a la descente, je me vois mal sauter d’un velo descente (et même monter dessus en ardèche si il n’as pas de freins) et en monté le temps de sauter le vélo n’avance sans doutes plus… (voir recule).

    je ne vois pas vraiement d’explications rationelles en fait ^^ c’est sans doutes plus un travail pour sociologue que pour un « vrais » scientifique…

    (oups aurais’je laché un troll? ^^)

  7. 29 06 2007
    David (15:08:22) :

    Ouah lotre comment il nous casse tous avec son explication technique alors qu’on joue les intello penseurs! Je propose un blame pour raison de reflexion trop bonne qui fait de lombre aux socio anthropologues qui essaient tranquillement de se la peter! non mais il vont pas nous emmerder ses scientifiques (en plus il est venu pourrir mon blog ce troll avec encore une relfexion très valable, non mais cava pas!!)

  8. 30 06 2007
    tshirtman (01:15:29) :

    héhéhé…

    merci merci, s’en est (presque) trop ^^.

    je me serait aussi contenté d’un lien un peu moins élogieux vers mon blog, vous allez me faire péter les chevilles a force ^^ (j’ai pourtant rien dit de révolutionaire? juste des choses pas trop bètes non?)

    Enfin heureux si ça vous plait, je n’en saisi peut être pas toute la portée ^^.

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