L’expérience bourgeoise

3032007

Avançant dans les études, et bénéficiant de conditions de vies qui sans être élevées le sont beaucoup plus que celles de nombre d’individus moins favorisés (à fortiori quand je suis en Chine), je m’aperçois que je fais aujourd’hui l’expérience personnelle d’un (relatif) embourgeoisement. Cet impression d’aisance (pas forcément financière) au sens du bénéficiement d’une qualité de vie et de préoccupations assez éloignées des difficultés quotidiennes (même si j’en ai bien sûr aussi mon lot), j’avais déjà commencé à la resentir à Paris, en tant qu’étudiant intellectuel courant entre des cours de haute volée et ayant pour préoccupation principale le découpage analytique du monde social dans lequel nous vivons par la médiation d’ouvrages scientifiques internationaux. A moi qui considérait (et considère d’ailleurs toujours), de par mon expérience, comme normal de « galérer » au quotidien, que ce soit sur un plan financier ou sur la gestion quotidienne d’impératifs concurrents et tous incontournables, le simple fait -par exemple- de ne plus avoir besoin de payer quotidiennement des tickets de métro à un tarif exhorbitant mais de bénéficier d’une carte annuelle à tarif étudiant n’exigeant pas de rechargement régulier, me donnait déjà l’impression de bénéficier d’un privilège honteux. Celui-ci ne prenait d’ailleurs jamais plus de sens que lorsque je tenais la porte d’une barrière de métro, après avoir simplement validé ma carte, pour laisser entrer un malheureux sauteur de barrière, qui en plus me disait « merci ». Pourtant, avec quelle rapidité et quelle facilité s’habitue t-on au confort! Toute cette année, à Paris, j’ai ainsi bénéficié dans l’appartement où mes parents me louaient une chambre d’une femme de ménage qui venait une fois par semaine nettoyer les surfaces communes (je précise quand même que c’était le choix du propriétaire.) Certes, je suis trop débordé et ne parvenais jamais à faire le ménage auparavant. Certes également, je n’en ai pas « abusé ». Il n’a jamais été question pour moi de laisser paresseusement la vaisselle le vendredi car elle la ferait le lendemain. Au contraire, j’ai le plus souvent essayé (en général en catastrophe) de rattraper en vitesse la vaisselle des jours précédents le samedi midi avant son arrivée pour être sûr qu’elle ne la fasse pas (car sinon elle le faisait même si je le lui défendais.) Mais incontestablement, j’ai assez rapidemment laissé de côté ma honte de laisser faire par quelqu’un d’autre les tâches les plus dégradantes (le ménage) pour profiter, sans plus m’interroger, du confort de ne m’occuper que de questions intellectuelles (Par ailleurs également astreignantes et fatiguantes, là n’est pas la question. Mais à l’évidence beaucoup plus valorisantes intellectuellement et socialement.)

Quel rapport donc, entre ceci et ma présence estudiantine à Pékin? Et bien tout simplement le fait que je suis bien obligé de voir le risque que celle-ci renforce ce sentiment d’embourgeoisement de 2 façons :

La première correspond au fait que tout le monde n’a pas la chance, la justification ou tout simplement les moyens pour prendre l’avion, parcourir la moitié de la planète, et rester six mois de l’autre côté simplement parceque l’on se demande comment ça « marche » ici… A la possibilité même de réaliser cela qui n’est pas offerte à tout le monde s’ajoute le fait que la plupart des autres personnes expatriées que l’on rencontre et fréquente au cours de ce genre de séjour (ou même simplement que l’on croise dans les aéroports (car une fois sur place moi je fuis les autres étrangers comme la peste…), ou encore ceux avec lesquels on pourra partager ce genre d’expérience une fois de retour) ont des expériences de même type, avec des niveaux de vie souvent plus élevés que moi-même et des niveaux de formation intellectuelle ou de responsabilités professionnelles conséquents… Et ces gens (évidemment intéressants et attachants au demeurant) deviennent ainsi peu à peu mon cercle de fréquentation « normal », contribuant ainsi à banalyser à mes yeux une chance pourtant peu commune.

Le second renforcement que risque d’apporter ma présence ici à ce risque d’ »embourgeoisement » que j’essai d’analyser ici est le suivant. A l’évidence, l’écart de niveau de vie entre la France et la Chine est suffisamment conséquent (pour les besoins basiques : se loger, s’habiller, se nourrir ; ce n’est pas le cas en revanche pour l’achat de matériel technique par exemple, qui est au même prix que chez nous) pour que je puisse bénéficier ici de conditions de vie « confortables » avec des ressources similaires voire inférieures à celles que j’avais en France. Je peux ainsi manger à tous les repas dans des restaurants d’entrée de gamme pour un niveau de dépense équivalent à celui que j’ai habituellement simplement en faisant mes courses à Leader Price. Pour 3 €, ici, je peux donc, au choix : faire environ 70 trajets en bus (avec ma carte préchargée), une dizaine de trajets de métro, me rendre à l’autre bout de la ville en taxi, faire deux repas dans des restaurants d’entrée de gamme, ou… payer trois heures une femme de ménage pour venir nettoyer mon appartement… (et il ne s’agit pas d’exploitation, mais simplement du tarif qu’on nous propose, probablement même un peu surévalué comme nous sommes étrangers, car notre propriétaire qui avait fait venir la femme de ménage quand nous avons emménagés m’avait dit qu’1€50 suffirait pour deux heures de travail…).

C’est comme cela que j’ai fais l’expérience – parfaitement honteuse et à l’origine de cet article auto-flagélateur – ce matin même, de voir une femme de ménage venir nettoyer mon appartement et ma chambre à 8 heures du matin pendant que j’étais encore au lit. Que pouvais-je faire? Voyant le désordre et la saleté s’installer autour de nous, Baptiste et moi avions décidé hier de faire revenir la femme de ménage. Elle nous a proposé de venir à huit heures, mais nous n’avions pas prévu que nous serions invité à sortir hier soir et que, rentrant à quatre heures du matin, nous serions bien incapables de nous lever ce matin. Le pire ne fut sans doute pas de voir que j’acceptais moi-même de voir cette femme de quarante ans passer le balais dans ma chambre pendant que moi, jeune con de 23 ans venu de l’autre côté de la planète, je continuais à roupiller, mais bien de voir la façon dont la situation ne semblait pas, elle, la choquer. Elle a ainsi discuté avec moi sur un ton badin en faisant le ménage, rigolant sur la longueur de mes chaussures pointure 47, ou me disant que c’était vraiment super ce qu’on vivait et d’être ainsi à 23 ans installé indépendamment de l’autre côté de la planète.

Et moi dans tout cela? Si j’avais vraiment été choqué par la situation, n’aurais-je pas trouvé la force de me lever pour, si ce n’est participer au nettoyage, au moins ne pas rester ainsi tranquillement endormit comme un nabab alors qu’on faisait pour moi le ménage? Est-ce que je n’intériorise pas ainsi peu à peu un écart social qui paraît à tout le monde autour évident et auquel je n’ai simplement pas encore eu le temps de m’habituer? Simple problème d’habitus? Suis-je en train de devenir un bourgeois? Dois-je trouver normal de vivre tant de belles choses à 23 ans au prétexte que j’ai beaucoup travaillé? « Tu le mérites » me suis-je parfois entendu dire quand j’avouais mon inconfort moral face à ma chance de pouvoir ainsi partir aussi longtemps en Chine à des amis. Est-ce vrai? N’y en a-t-il pas beaucoup d’autres qui l’auraient mérité aussi mais ne l’ont pas eu? Et tant d’autres qui n’ont rien fait pour mais ont toujours bénéficié de ce genre de confort et le trouvent eux parfaitement normal? Mon corps sait très bien, de mémoire, qu’il était beaucoup plus usant pour lui de se lever à 3 heures du matin pour travailler de 5h à 13h (avec en plus une heure de parcours pour se rendre sur le lieu de travail) quand j’ai travaillé un mois en usine pendant les vacances quand j’avais 20 ans, que tous les efforts que je peux fournir aujourd’hui pour acquérir la langue chinoise.

Bien entendu, il serait stupide de penser que nous puissions tous tout partager équitablement sur l’ensemble des tâches et travaux. Il me parait peu crédible d’imaginer que l’on puisse se spécialiser dans un domaine quelconque mais avoir encore le temps de faire toutes les tâches annexes. La spécialisation apporte à l’évidence à chacun des possibilités de connaissance beaucoup plus étendues dans sa spécialité, mais plus cette connaissance devient approfondie, plus le nombre de personnes entre lesquelles elle est partagée semble devoir se réduire, et plus peuvent par conséquent s’y attacher des privilèges liées à la nature de ses connaissances ou aux positions qui y sont liées. Où commence alors l’injustice? En une phrase : où s’arrête l’intellectuel, et où commence le bourgeois (ou l’intellectuel en tant que rentier de son intellect)?







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