• Accueil
  • > Archives pour janvier 2007

Sous les tentes de Paris.

5012007

Difficile d’y échapper, depuis quelques semaines déjà, elles font l’actualité. Elles, ce sont les fameuses tentes installées à Paris, au bord du canal St Martin, puis ailleurs, par l’association du comédien Augustin Legrand « Les enfants de Don Quichotte » (joli nom, n’est-ce pas?).

Hier soir, à l’instigation d’un ami militant, je me suis donc rendu par moi-même au fameux canal, simplement accompagné d’un duvet dans mon sac. Sur place, sur plusieurs centaines de mètres de longueur, le long des deux bords du canal, s’étalent en file indienne plus de 300 tentes rouges occupées par les SDF et quelques militants (appelés ici des « biens logés », pour marquer le fait que leur présence ici est marque de solidarité).

L’ambiance est calme. Le camp est organisé, certains de ses membres se relaient toutes les huit heures pour assurer le service de sécurité. On s’assure qu’il n’y ait pas trop de bruit le soir pour que les plus vieux et les malades puissent se reposer convenablement.

Dans un bar, nous retrouvons d’autres militants et des sans domicile fixe. Parmi eux, Franck, qui doit avoir la quarantaine passée, raconte ses difficultés à trouver un logement. Il travaille régulièrement dans le bâtiment et n’a en général pas de mal à trouver du travail, me dit-il. Mais impossible de trouver un logement. Même quand il avait trouvé un CDI et qu’il avait pu mettre un peu d’argent de coté il n’y est pas parvenu. Alors il s’est déplacé à plusieurs reprises de ville en ville. Il est à Paris depuis juin, entre temps il est aussi allé bosser sur un chantier ailleurs. Son seul espoir à présent est que l’action aboutisse et qu’il puisse avoir enfin un logement stable, car pourquoi travailler quand on a nul part où aller en sortant du travail?, dit-il.

Autour de nous, dans le bar, des gens discutent, se racontent leur vie, parlent de politique. Dans le fond, un sdf s’énerve à propos d’un responsable de la ville qui serait venu le voir pour lui dire qu’une solution avait été trouvé pour lui et un de ses collègues. « Comment ça une solution pour nous deux? Et les autres? T’en es où toi? », lui aurait-il dit. Pas question pour lui d’accepter des solutions juste pour quelques uns d’entre eux. Pas question de casser la solidarité du regroupement. C’est de solutions collectives dont ils ont besoin.

Plus tard, moi et mon collègue allons installer la tente qui nous a été prêtée par l’association. Un jeune de mon âge, 23 ans, originaire d’Algérie, nous invite à installer notre tente à côté de la sienne. Je me sens peut-être plus mal devant lui que devant d’autres. Nous avons le même âge, mais lui fait la rue depuis deux ans et demi. Alors que moi je poursuis mes études et m’apprête à m’envoler à nouveau pour l’autre bout du monde dans un mois. Je n’ai pas de culpabilité, je ne suis pas responsable de l’écart entre nous. Mais ça n’est pas juste pour autant. Je lui pose quelques questions et il me raconte à grands traits sa vie. Fils d’immigré algérien, il est français, mais pas ses parents qui ont été renvoyé en Algérie il y a 10 ans, alors qu’il était encore mineur. Il ne les a pas revu depuis. Il est passé de foyer en foyer et a poursuivit ses études jusqu’au bac. Un bac pro qu’il n’a pas eu car, me dit-il, à cette époque il a commencé à faire des « conneries » et a abandonné ses études. Il a suivi diverses formations qu’il a abandonné, et a fait toutes sortes d’emploi, en usine, dans l’agriculture, le bâtiment, sans parvenir à décrocher un CDI. Jusqu’à ce qu’il se retrouve à la rue. Il n’a cependant pas abandonné l’espoir et est apparemment volontaire. On lui a dit hier après-midi qu’il pourrait peut-être obtenir un poste à 100 bornes au sud de Paris. Il s’y rendra dès aujourd’hui. Même s’il doit faire l’aller-retour en transports en commun tous les jours, pas de problème, il ira.

Le collègue avec lequel il partage sa tente a à vrai dire l’air moins volontaire. Plus jeune, ce garçon de 21 ans a l’air déjà assez « abimé » par la vie. Il a l’air moitié endormit moitié menaçant d’un pauvre ère auquel la consommation abusive d’alcool ou autres drogues a déjà dû abimer quelques neurones. Alors que nous discutons avec lui et son collègue, deux petites bourgeoises du quartier débarquent pour lui acheter du shit. La négociation est âpre – quoique détendue – car le jeune homme essai très clairement de les rouler. Comme si l’écart entre eux et elles n’était pas assez visible, l’une des deux jeunes femmes lui dit qu’elle connaît les tarifs car elle vit aux Pays-Bas, où elle est lycéenne en terminale dans un lycée français (Elles ont respectivement 18 et 17 ans, nous disent-elles). Son amie se plaint du tarif des cigarettes en France, elle qui revient du Cameroun où la cartouche de cigarettes est à 3 €. Mon collègue et moi restons stupéfaits de l’indécence de leurs propos. Elles ne semblent même pas avoir conscience de la façon dont cette facilité et réussite affichée est violente à l’égard de gens qui galèrent au quotidien et essaient de s’en sortir. Elles accepteront finalement – visiblement consciemment – la duperie en achetant au jeune homme un simple joint à 10 €. Il se vantera plus tard auprès de moi de ne même pas avoir mit de haschich à l’intérieur, et de lui avoir ainsi vendu pour ce prix une simple cigarette…

Plus tard, toujours devant la tente, nous sommes plus nombreux à discuter. Une bouteille de blanc apportée par mon collègue tourne de main en main, jusqu’au jeune de 21 ans qui s’énerve d’un seul coup alors qu’un sdf italien la lui tend car « [il] ne boit pas! », et d’expliquer d’un air soudain menaçant qu’il sort de cure de désintoxication.

Le groupe toujours discutant, un sdf assurant le service de sécurité pour la soirée vient dire à notre groupe de faire moins de bruit. Il nous regarde en disant que si nous sommes là juste pour apporter plus de bazar et nous vanter d’avoir passé une nuit ici, c’est peut-être pas la peine de venir. Gilles (mon ami militant) et moi, qui avons bien conscience du problème depuis quelques temps déjà et ne nous sentons effectivement pas très utiles sur les lieux sommes un peu gênés. Nous aurions souhaité justement éviter l’écueil d’avoir l’air de venir ici pour nous amuser. Mais la situation est nouvelle, et il ne nous a pas été dit comment nous rendre utile. Nous espérons pouvoir faire mieux à une autre occasion.

Nous irons finalement nous coucher vers 2 heures du matin. Avant d’y aller, le jeune homme de 21 ans qui n’a apparemment pas bien comprit qui nous étions nous déclare que le lendemain il ne sera pas question qu’on lui « pique sa manche ». Si on veut faire la manche, on va plus loin. Mais la place devant sa tente (à côté de la notre) est à lui. Son collègue de 23 ans (qui apparemment lui ne fait pas la manche) rigole et lui assure qu’il y a peu de chance qu’on lui pique sa manche et que demain nous déjeunerons tranquillement chez nous.

La nuit dernière n’était pas froide. Et j’ai l’habitude du camping ou de dormir à la belle étoile. Nous avions mis des boules Quiès pour ne pas être gêné par la circulation (les bords du canal étant encadrés par la route). J’ai pourtant eu pas mal froid au réveil, vers 9 heures. Et j’avais mon duvet, alors que la plupart des gens n’ont que les couvertures que fournit l’association. J’imagine combien cela aurait été plus difficile il y a 2 semaines quand il faisait vraiment froid. Et je ne parle même pas des gens seuls qui, un peu partout dans Paris, ne bénéficient même pas d’une tente.

Il y a deux jours, un ami auquel je parlais de cet action m’a dit ne pas être sûr de la cautionner en totalité. Je dois bien dire que je n’étais pas à 100% sûr de moi non plus initialement. Je voulais voir ce qu’il en était par moi-même. Il pensait notamment que l’essentiel des personnes concernées étaient étrangères et originaires des pays de l’Est, et que c’était donc avant tout au problème de pourquoi est-ce qu’elles émigraient dans ces conditions en France qu’il fallait répondre. Par-delà même le fait qu’à mes yeux, le fait de chercher des solutions d’urgence n’empêche pas de se poser des questions plus globales et générales (n’est-ce pas simplement en faisant un aller-retour constant entre le singulier et le général que l’on peut établir les conditions les plus probables d’une certaine objectivité?), j’ai bien peur de devoir à présent lui donner totalement tord. Peu importe à mes yeux la nationalité des misérables à nos portes, mais en tout cas ceux que j’ai vu hier soir étaient français dans leur immense majorité. Il serait peut-être temps d’arrêter de penser que le malheur vient d’ailleurs. Notre société génère à elle seule énormément d’exclusion.

Ce que j’ai vu hier m’a fait prendre conscience d’à quel point la question du logement pouvait être primordiale. L’immense majorité des gens croisés peuvent travailler, et ont la volonté de le faire (voire souvent le font déjà) dans des secteurs comme le bâtiment qui ont besoin de travailleurs. Mais ils n’ont pas pour autant de logement, soit que ceux-ci leurs soient inaccessibles (trop chers, critères de garantie réclamés trop nombreux), soit qu’ils soient en nombre insuffisant (délai d’attente de plusieurs années pour le logement social). Par rapport à cela, la question du respect du droit à la propriété des privilégiés qui bénéficient de logements qu’ils n’utilisent pas me parait – je m’en excuse – bien légère. Si le monde dans lequel nous vivons ne sera jamais parfait, il pourrait à coup sûr être meilleur.

Je vous invite à signer la charte des enfants de don quichotte.







Bienvenue au camping! |
o.g.M.T |
Spice up your life! |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Maitehaeri...
| Clément en Amérique
| La lettre d'Elise