L’ami français…

25082006

Une fois n’est pas coutume, qu’il me soit permit ici de me moquer – gentiment – de mes amis chinois, et pourquoi pas, de moi-même…Il sera en effet question aujourd’hui de cette formidable experience qu’est celle d’être « l’ami français » d’un peu tout le monde dans ce formidable et grand pays qu’est la Chine.

Les chinois sont accueillants. Ils se disent eux-même « chaleureux » (热情), n’allons pas les contredire : c’est vrai. Demandez des renseignements dans la rue et l’on vous amènera jusqu’à la porte du batiment où vous comptiez vous rendre (Hier, un etudiant à qui je demandais si j’étais dans le bon bus pour aller à l’Université Beida a changé ses plans de toute l’après-midi pour m’y emmener, et m’y aider, avec un autre ami appelé sur place pour nous renseigner, à collecter les renseignements dont j’avais besoin pour une éventuelle inscription ultérieure… Il a l’intention de venir étudier a Brest dans 2 ans, j’espère que les brestois seront aussi sympas…) ; arrêtez-vous pour manger des brochettes, et les gens vous inviteront rapidement à partager les leurs (accompagnées de quelques bières s’entend…) ; invitez-les au restaurant, et ce sont eux qui payeront l’addition (dans votre dos dès que vous ne ferez pas attention…), enfin bref, chaleureux quoi…

En échange, l’ami francais a plein d’usages, je vais tacher de vous les présenter…:

Tout d’abord, l’ami francais est une valeur sûre. Sur le marché de l’amitié, sa valeur est largement reconnue, appreciée, et est un marqueur social de réussite recherché… Tout cela a une cause, l’ami francais a un avantage considérable : il est rare. En effet, le francais, en lui-même, est déjà un individu peu commun. Il se compte en millions (OK, en dizaines, mais si peu… Combien? 6 vous dites?) alors que le chinois se compte lui en centaines de millions (13), voire en milliards (bon, mais qu’un seul alors). L’ami francais potentiel qui se promène en Chine est donc extrêmement convoité, peut importe la valeur ou l’approfondissement réèl de cette amitié, l’important est de la faire connaitre. Promener avec soi son ami francais est l’occasion de marquer une certaine réussite auprès de son cercle de relations. Avoir un ami français, ça fait « chic ».

C’est peut-être d’ailleurs la manière la plus simple de distinguer ici vos vrais amis de vos « relations ». Vos vrais amis ne prendront pas la peine de répéter à chacun des interlocuteurs qu’ils auront au telephone pendant que vous êtes ensemble qu’ils sont (d’un air pompeux) avec un « ami français ». En revanche, ceux que vous connaissez depuis une heure ne se gèneront pas pour le faire, voire meme des gens que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam (ni de qui que ce soit d’autre…), mais qui sont simplement assis suffisamment près de vous au restaurant pour vous avoir entendu dire que vous étiez francais, et que vous entendez tout d’un coup – tres surpris – se vanter au téléphone d’être avec un ami français…

En général, la conversation est alors toujours la même (je trouve ça très drole) :

- 你来吧!我是跟一个法国朋友!(Rejoins-moi, je suis avec un ami français!)

-…. (Réponse de l’interlocuteur téléphonique dont on peut supposer qu’elle correspond à peu près à : « C’est vrai?! »)

-真的! (Véridique!)

En général, cela s’arrête là. L’interlocuteur ne vient (fort heureusement) pas vous rejoindre pour partager tous ensemble cette grande et belle amitié, le message est simplement passé…

Mais le français en lui-même est un personnage aux caractéristiques étonnantes (et dignes d’intérêt). Tout d’abord, le français est ROMANTIQUE (si vous en doutiez, désormais, soyez en sûr. Ici, tout le monde vous le confirmera. D’ailleurs, réflechissez-y, ne vous arrive t-il pas à vous aussi – souvent – de vous promener le long des bords de Seine (de préférence vers la Tour Eiffel) en déclamant des poèmes et en distribuant des roses à la jeune fille qui occupe votre coeur? Alors, vous voyez bien que vous êtes romantique…! N’en doutez plus!). Second point, le français est (toujours) « extrêmement » BEAU (si, si, je vous assure… Non mais!). Troisième et dernier point, le francais est RICHE (Et si je suis pauvre, ce dont mes interlocuteurs ne doutent plus après quelques jours, ça n’est qu’une situation provisoire liée à mon statut d’étudiant. Mes parents eux – c’est sûr – collectionnent les Ferraris… Si si, tout le monde ici me l’a confirmé, c’est vrai, j’étais le seul à l’ignorer…)

Avoir un ami français c’est donc déjà atteindre un certain statut social. Vous aviez le dernier modèle de téléphone Nokia, le foulard Hermes, et meme la Peugeot 307 qu’on voit partout sur les belles affiches, mais aviez-vous jusqu’alors penser à vous offrir ce comble de luxe : un ami français?

Amis français potentiels qui ignorez votre valeur et vous contentez pour l’instant d’être de banals francais vivant en France, réveillez-vous! La Chine a besoin de vous!




Vertical horizon

16082006

Il faudra s’y faire, l’avenir de l’être humain est de vivre sous les pieds de ses voisins… Les villes des pays en voie de développement nous en montrent la voie par la multiplication des tours qui s’y accumulent. La tour, – le « gratte-ciel » -, cet étrange phallus de béton, est érigé hors de terre, permettant ainsi la colonisation des airs par les hommes. On s’émerveille souvent devant les polders, ces conquêtes de l’être humain sur la mer ; mais peu de gens semblent encore s’interroger sur la tour et ses implications.(1) Le gratte-ciel fait maintenant « partie du paysage », sa construction n’est plus un exploit et plus personne ne le verra comme une « conquête du ciel ».
Pourtant, le phénomène n’est pas sans intérêt. Surtout quand il prend corps dans ce pays de records qu’est la Chine, et qu’il vise a loger confortablement 1 milliard 300 millions d’habitants.(2) La construction des buildings semble ici une urgence, et leur érection bouleverse un paysage traditionnellement composé de maisons uniques, baties sur un modèle qui avait jusque là conquit et dominé toute la Chine. La multiplication des tours remodèle et recompose l’horizon en jouant sur toutes les cordes et nuances possibles de la verticalité. Lorsque ces immeubles n’ont pas de caractère particulier, qu’il ne s’agit ni de societés ni d’hotels, mais simplement d’appartements, ils portent en general un caractère chinois géant qui permet de les désigner.

Habitations nouvelle ère

Ainsi, les 4 immeubles qui s’étalent en face de ma fenetre s’appellent « 新 », « 纪 », « 家 » et « 园 », et forment ainsi ensemble une phrase qui signifie approximativement « Les habitations de la nouvelle époque ». Que pensera t-on de ce nom dans 30 ans? Mystère. L’usage de ces noms permet en tout cas de se situer dans le nouvel espace. C’est ainsi que je renseigne les gens que je rencontre en leurs disant que j’habite pres de l’immeuble « 方 », dans celui appele « Apollo program » (L’usage d’un nom anglais par les promoteurs ayant ici pour but de donner une certaine classe au batiment.)

apollo program
Ces points de repères nominaux autant que visuels (ils rendent l’immeuble identifiable de très loin, et même sur Google Earth, j’ai vérifié. (3)) rendent possible l’articulation entre la conquête effective de l’espace par les constructeurs et l’usage de cet espace par ses habitants qui doivent apprendre à se repérer dans un paysage où apparaissent constamment de nouveaux batiments.

grue
Mais l’érection de batiments d’habitations en hauteur à d’autres enjeux. Elle implique le passage d’un espace « subit » (le territoire dominé et ses limites géographiques) à un espace « optimisé ». Du « raisonnable » (Nous n’avons à notre disposition qu’un kilomètre carré sur lequel ne peuvent pas vivre plus d’une vingtaine de familles), on passe au « raisonné » (Chaque étage comportera une quinzaine de logements et nous allons faire une vingtaine d’étages.) La limite spatiale précédente est rendue caduque par l’établissement d’une nouvelle limite : la capacité d’investissement du promoteur (à laquelle le seul embarras pouvant venir s’ajouter est la loi de la gravité terrestre). Ainsi est rendue possible la superposition sur un même espace de milliers de vies qui s’ignorent, se croisant à peine dans un ascenseur, et le tout sans jamais aucun encombrement de couloir : un vrai miracle. Mais ceci a des conséquences. Par définition, l’immeuble permet la co-vie sur un même espace de gens pour lesquels cet espace ne serait pas suffisant autrement.
Mais alors, si tous ces gens décident au meme instant de descendre au pied de leur immeuble, que se passe t-il? La réponse est à chercher dans les embouteillages des boulevards de Pékin (comme de n’importe quelle autre ville moderne du monde) aux heures de pointe, c’est-à-dire au moment précis où la plupart des gens (mais pas tous) se trouvent dans l’obligation de se déplacer de leur espace privé (habitat) à l’espace semi-privé de leur travail. Leur co-existence n’est possible que parce qu’elle est en général restreinte à l’espace privé de chacun de leurs domiciles, l’espace public ne pouvant pas les accueillir tous ensemble.
La construction verticale implique donc en elle-même un mode de vie particulier, tourné vers l’espace privé et à-priori fermé à l’échange généralisé avec l’espace public que pourrait permettre un espace d’habitations moins dense (le village). Vivre les uns au-dessus des autres implique de ne pas vivre de la même facon ensemble, au sens où il est impossible en ville de laisser ouverte sa porte et d’inviter toute personne le désirant à venir prendre l’apéro. L’espace de convivialité est restreint parce qu’il n’a plus de limite supérieure. La multiplication du nombre de visiteurs potentiels implique l’augmentation de l’importance des critères de leur sélection.
L’augmentation de la concentration des individus engage donc un retournement de chacun vers l’espace privé. L’appartement devient ainsi la concrétisation physique du processus d’individualisation des sociétés humaines (de leur « procès d’individuation » pour parler comme Norbert Elias dans son ouvrage La société des individus.) C’est même l’assise sur laquelle repose le mode d’existence des sociétes modernes. L’espace clos du chez-soi, – de « l’entre-soi » -, s’y oppose à l’espace ouvert et public qui n’est plus qu’un lieu de passage et dont l’occupation n’est toujours que provisoire. Celui qui vit dans l’espace public (le « SDF ») est aujourd’hui forcément un « exclu ». Personne ne peut imaginer que la rue puisse etre un lieu de vie « normal » ni choisi. De même, la « sur »-occupation de l’espace public peut etre vue desormais comme un délit (En France, mais sûrement ailleurs aussi, on déplace les prostituées des quartiers riches ou leur vue est génante, on évacue les SDF et leurs tentes trop visibles des trottoirs de Paris, on envoi en garde à vue les jeunes hommes qui « squattent » l’entrée des escaliers de leur immeuble.) Le dernier exemple cité, celui des jeunes « squatteurs », me parait tout particulierement intéressant. A l’inverse du mouvement historique observé précédemment, les jeunes concernés sortent de l’espace privé pour se réapproprier l’espace public. Ils imposent à leurs voisins une co-existence (co-présence) jusqu’alors évitée et ignorée par le truchement de l’enfermement de chacun dans son propre appartement. En bref, ils forcent le ré-établissement d’un lien social dans un lieu non prévu à cet effet (C’est trop petit, puisqu’ils y sont déclarés prendre trop de place et être en cela « génants ».) En France, on pourrait donc dire que « la boucle est bouclée », selon l’expression. L’espace externe est – malgré ces contestataires – déjà quasiment exclu de l’espace de rencontre potentiel. Et l’on ne se rencontre plus que dans les espaces privés (habitations d’amis), semi-privés (écoles, entreprises) ou dans les espaces publics specialisés (parcs, bars, discothèques). Toute interpellation et rencontre hors de ces espaces est sujette à caution, potentiellement dangereuse, et donc examinée avec une attention toute particulière.
En Chine les choses sont encore différentes. La présence « externe » d’individus installés sur des trottoirs n’est pas encore « étonnante » ni forcément un symbole d’échec. Le nombre de migrants et de personnes en situation encore instable rend normale cette co-présence dans l’espace public. Il n’est pas rare de voir des individus s’installer quelques jours sur un trottoir pour ensuite se rendre ailleurs, et les ouvriers vivent en général dans leur chantier, dans des batiments prévus à cet effet où des installations de fortune selon les cas.

vue G

Le premier colocataire que j’avais eu en arrivant à Pékin il y a un mois et demi, un étudiant vietnamien, m’avait dit que les jeunes pékinois se rencontraient dans l’espace public ; qu’ils s’y donnaient un point de rencontre et qu’ils y restaient. C’est effectivement (encore) le cas. Mais plus important encore que cette observation, ce qui m’impressionne ici c’est la mixité sociale des gens qui se rencontrent. C’est peut-être une caractéristique des sociétes en voie de développement. Dans une société comme la France, on sait qu’il est difficile de rencontrer des gens en dehors de son milieu social. L’écart social (et ses stigmates d’échec ou de réussite) entre personnes est vécu comme génant. Ça n’est pas le cas ici dans les rencontres que je fais, ou la diversité des parcours est parfois impressionante.

Ne rêvons cependant pas, cette mixité sociale est liée à un contexte très particulier. Toutes les tours n’ont pas le meme standing et l’écart de tarif à la location refermera bientôt ce joli métissage. Esperons juste qu’entre ces barres verticales et le nouvel horizon qu’elles apportent existeront toujours des baraques et des stands pour manger sur les trottoirs des grillades, que des vieux y joueront encore longtemps au majong et que nombreux seront celles et ceux qui s’y rencontreront…

(1) Sauf lorsqu’on les accusent des maux les plus pénibles de nos sociétés, comme lorsqu’en France on rend responsables “les tours” du mal-être des habitants des banlieues, comme si la forme d’une architecture avait plus de conséquences que le déficit d’images qui leurs ait associé.
(2) La population actuelle de la Chine, qui ne devrait être « que » d’1 milliard 800 millions en 2050 si la politique de l’enfant unique se poursuit (Elle en serait déjà à ce stade si cette politique n’avait pas été lancée il y a 20 ans), d’après les projections des démographes.
(3) Sur le logiciel Google Earth et ses usages sociaux, lisez le très intéressant article de David sur son blog en cliquant ici.




Le somnambule francophile.

9082006

La catégorie « rencontres » que j’inaugure aujourd’hui avec ce court papier sera celle de courtes chroniques ou j’essaierai de rendre compte de quelques personnages croisés, afin de vous faire partager quelques instants leurs vies et de conférer à l’aperçu que j’en ai eu une (tres relative) immortalité…

Lorsque ce jeune homme d’une trentaine d’années est monté dans le bus (sur ma fameuse ligne 966), je l’ai pris pour ce qu’il est probablement. Un ouvrier venu de la campagne, de niveau de vie difficile et que le dur labeur fatigue plus que de raison. Il avait l’air à moitié endormit de ces gens constamment épuisés qui ne font jamais leur tâche que de manière somnambulique, qui paraissent subir leur vie quotidienne et chaque heure qui passe et chercher à chaque occasion qui se présente à rattraper un gouffre de retard de sommeil irremplissable.

La controleuse-vendeuse de billets de bus (En Chine, ou tout du moins a Pekin, on achète son billet dans le bus auprès d’une petite femme debordé qui passe son temps à courir de la première à la deuxième porte pour faire payer les nouveaux arrivants.) est passée et je lui ai acheté un billet et indiqué ma destination.

Apres que j’eus payé, ce jeune homme, assit devant moi, s’est retourné (lentement) et m’a demandé l’air un peu surprit si je parlais chinois. (À vrai dire, il n’était pas le seul à être surprit. Je le suis toujours moi-même lorsque j’indique quelque chose ou pose une question à de parfaits inconnus et n’ait meme pas besoin de répéter pour me faire comprendre.) J’ai repondu que oui (un peu) et il a reprit sa position initiale (me tournant le dos) en paraissant très profondément (et très lentement) réfléchir. Puis, il s’est a nouveau tourné vers moi, toujours avec lenteur, et m’a demandé d’où j’étais. J’ai repondu que j’étais français. Toujours de la meme façon, il a reprit sa position initiale, paraissant toujours réfléchir de manière intense. Puis, il s’est retourné vers moi encore, et m’a cité « Zi-Da-Nei » (Zidane en Chinois).

En général, quand les conversations commencent comme ça, je sais que je vais avoir droit à toute l’équipe de France, et qu’on va me dire qu’on aime beaucoup le foot francais, que les français jouent bien, et qu’on aime vraiment beaucoup Zidane et Thierry Henri… (Il y a quelques semaines encore, les gens ajoutaient qu’ils étaient vraiment désolé pour la coupe du monde…) Enfin bref, je m’attendais à passer un « sale quart d’heure » de politesse exquise et football international…

Effectivement, après s’etre encore (lentement) retourné et avoir (intensément) réfléchit, ce jeune homme m’a dit « Ti-Li An-Li » (Thierry henri) et s’est a nouveau retourné… J’attendais donc avec une certaine impatience Barthez et tous les autres. Mais le joueur suivant fut… Stendhal. Non non, ca n’est pas une blague. Le Stendhal du Rouge et du Noir, que mon surprenant compagnon s’est empressé de me citer. Avant de se retourner à nouveau (lentement) et de me citer… Victor Hugo et Notre Dame de Paris.

Effectivement, il avait bien lu ces deux ouvrages. Il m’a cité également un autre auteur, mais je n’ai pas reconnu son nom (Ça n’est pas toujours facile avec la prononciation chinoise). Vous imaginez ma surprise, croisant ainsi Hugo et Stendhal au fond d’un bus de Pekin. Je lui ai dit qu’il était tres cultivé, et il m’a répondu, d’un air à moitié fier à moitié voulant dire qu’il aurait pu (et toujours avec l’air endormit), qu’il n’avait jamais été à l’université.
Puis il est descendu du bus, sans doute pour reprendre un dur labeur.

Françaises, français, et autres francophones, assurez-vous de votre culture avant de partir à l’étranger, où les francophiles du monde entier se chargeront de vous faire la démonstration de votre ignorance!







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